La créativité des manufactures est sans limite. Mais celle des clients. l’est aussi. A une époque où les séries n’étaient pas nées, jusqu’au début du XXème siècle, .l’industrie horlogère n’existait que par la réalisation de pièces conçues à la demande.

Progressivement, la tendance s’est inversée, et le sur-mesure s’est raréfié. En 1908, Henry Ford construit sa Model T sur le modèle industriel qui portera son nom, et la plupart des productions lui emboîtèrent le pas, horlogerie comprise.

Qui plus est, les principaux demandeurs de sur-mesure sont, en ce début de siècle, en voie de disparition, notamment les familles royales autrefois forts amateurs de pièces de haute horlogerie uniques. Enfin, plus proche de nous, l’arrivée du quartz a étouffé, pendant 25 ans, toute possible renaissance de ce secteur.

Le sur-mesure n’est donc de retour que depuis peu, 15 ans tout au plus. Il a toutefois dû affronter un nouvel ennemi, et pas des moindres : la Rentabilité. Confortablement installée dans les moeurs, la Rentabilité avait progressivement écarté toute forme d’art pour l’art. Elle se croyait inamovible. Mais certains en ont décidé autrement.

Une histoire d’hommes

Villeret, Vacheron Constantin et d’autres ont décidé qu’il fallait que cette obsession du chiffre cesse. “C’est un retour aux fondamentaux”, explique Dominique Bernaz, Directeur du Retail, Vacheron Constantin. “Nous n’avons fait quasiment que du sur mesure pendant un siècle, entre 1755 et 1850. Ce sont toutes ces demandes spéciales qui nous ont permis de nous élever.”

Dans les faits,. le renouveau de ces montres sur-mesure a été rendu possible chez Vacheron Constantin grâce à la volonté de Juan-Carlos Torres, CEO, de disposer d’un département dédié à cet effet, l’Atelier Les Cabinotiers. que dirige Dominique Bernaz. Six personnes le composent, 4 artisans, un support et un chef de projet, pour environ 40 à 50 pièces par an. Toutes ne sont pas du pur sur-mesure : 90% font l’objet d’une personnalisation, et seules 4 à 5 pièces par an bénéficient d’un travail de fond sur le mouvement. Avec de tels flux, la Manufacture est au maximum de ses capacités. “Au delà, le délai de réalisation serait trop important pour nos clients. Nous préférons donc plutôt refuser certaines demandes.”


Détail du mouvement d’une pièce sur-mesure de Vacheron Constantin – © Vacheron Constantin

Chez Vacheron Constantin, suivant le degré de complication de la pièce, il faut un à deux ans pour voir aboutir un projet. Mais pour un développement de mouvement unique, comptez…6 ans. Il se dit qu’un magnat européen aurait d’ailleurs dépensé 6,5 millions USD pour une pièce techniquement au-delà de la fameuse Tour de l’Ile de la maison…

Cette parcimonie est partagée par Alexander Schmiedt, Directeur de la Division Montres, Montblanc (qui inclut la manufacture Villeret, en charge de toutes les pièces uniques de haute horlogerie). Son volume : 250 pièces par an, mais dont une infime partie sont des pièces uniques. “Les conditions pour pouvoir tenir ce genre de pari, c’est d’abord d’être totalement intégré, ensuite d’avoir un appareil de production distinct de la production de série, représentée chez nous par les Montblanc et ses 100.000 pièces annuelles au Locle. Enfin, c’est d’avoir une équipe dédiée, avec chez nous 2 ingénieurs qui passent 50% de leur temps sur les pièces uniques”.


Alexander Schmiedt, Director Category Management Watches, Montblanc – © Montblanc



En sur-mesure, tout est possible ?

“Il n’y a pas de limites à la customisation d’un produit existant, comme il n’y a pas de limites à la créativité”, nous confie Christophe Claret. Villeret et Vacheron Constantin restent cependant unanimes : “Le produit final doit être un produit de marque”, souligne Dominique Bernaz chez Vacheron Constantin. Alexander Schmiedt confirme chez Montblanc : “Nous refusons par exemple toutes les montres à connotation politique ou religieuse”.

Le profil client, quand à lui… n’existe pas. Il faut dire que sur ces volumes de production ultra-confidentiels, il est impossible d’établir un profil type représentatif. Tout au plus, une tendance vers l’est, avec les ex-pays du bloc communiste, voire la Chine. Mais Dominique Bernaz tempère : “le client asiatique n’aime pas attendre, tout au plus 3 mois. Mais on ne peut pas délivrer un véritable produit sur-mesure en moins de 18 mois, c’est impossible. Le plus souvent, il passe donc son chemin…”.


Projet d’une pièce sur-mesure par Montblanc – © Montblanc


Et les indépendants ?

Tout l’enjeu industriel d’une pièce sur-mesure est d’arriver à la produire sans (trop) dérégler les cycles de production des pièces en série. Une contrainte qui, logiquement, ne se pose donc pas pour les artisans indépendants. “Certes, mais à moins de la facturer à un prix astronomique, ce n’est pas rentable, car la démarche créative est exactement la même que pour une série, avec la mise en œuvre, les dessins, les plans…mais pour une seule pièce !”, souligne Ludovic Ballouard, horloger indépendant.

Christophe Claret abonde dans le même sens : “La nomenclature d’une pièce est un travail très important, et avec 350 mouvements produits par an, dotés de 500 pièces chacun, nous pouvons difficilement nous permettre de réaliser un même travail pour une pièce unique”. Et de poursuivre en faisant le parallèle avec d’autres métiers d’artisanat : “Quand Vuitton fait une malle sur-mesure, ce sont deux, trois ou maximum quatre corps de métiers qui interviennent. De notre côté, c’est tout de suite une vingtaine. C’est beaucoup plus compliqué à mettre en œuvre”.

Certains ont donc tenté de concilier l’inconciliable, et de produire, en série, des pièces…sur mesure. Impossible ? Non, répond Mikaël Bourgeois. A 32 ans, cet homme de l’ombre des grandes manufactures suisse a décidé de se mettre à son compte et de fonder son business model uniquement sur le sur-mesure. D’autres marque comme Golay-Spierer se sont lancées sur le même modèle. Dans les deux cas, les tarifs sont aux antipodes de ce que peut proposer une manufacture pour le même travail : à partir de 4500 euros pour une Golay-Spierer, et de 12.000 euros pour une Bourgeois. Pour un tel tarif, ces artisans ré-utilisent pour la plupart des mouvements anciens, ensuite personnalisés.


Pièce sur-mesure par Mikaël Bourgeois – ©MB Watches

A l’instar de Montblanc, le duo Golay-Spierer propose un accès à un site web personnel qui permet de suivre en direct l’évolution de son projet, comme ici. Montblanc va toutefois un cran plus loin, en offrant à son client la possibilité de se connecter via webcam à l’artisan de son projet pour le voir à l’œuvre en direct !

En conclusion

Le sur mesure est de retour dan ce siècle, mais reste l’apanage de manufactures totalement intégrées ou d’indépendants ayant le goût du risque. Dans les deux cas, ils se comptent sur les doigts des deux mains.

Ils témoignent néanmoins d’un certaine vitalité du marché. Qui plus est, le sur-mesure bénéficie à l’ensemble de la branche, puisque nombre de développements effectués pour le compte de pièces sur-mesure .finissent tôt ou tard à trouver une application dans les séries grand public. Un domaine à surveiller de près, en somme.



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